CHAPEAU — La quête d’authenticité et d’ingrédients rares pousse régulièrement la gastronomie contemporaine à s’aventurer au cœur des territoires traditionnels. Cependant, lorsque la valorisation des ressources naturelles s’effectue au détriment de la souveraineté des peuples autochtones, l’éthique s’effondre. S’appuyant sur l’analyse critique du document RAP_2022_BaunilhaKalungaeAt.pdf, retour sur le fiasco du Projeto Baunilha do Cerrado et sur la nécessité absolue de repenser les fondements du commerce de la biodiversité végétale.
Par l’équipe éditoriale d’Abaçai
1. Le Territoire Kalunga : Un Modèle d’Agroécologie Ancestrale
Pour comprendre les enjeux éthiques liés à l’exploitation des variétés sauvages de vanille, il convient d’analyser le biotope et l’histoire du Sítio Histórico e Patrimônio Cultural Kalunga (SHPCK), situé dans l’État de Goiás. Abritant environ 10 000 résidents répartis dans 39 villages autonomes (tels qu’Engenho II ou Vão de Almas), ce territoire représente l’un des plus grands espaces de communautés quilombolas (descendants d’esclaves résistants) au Brésil. Depuis plus de deux siècles, ce peuple préserve son identité et ses terres face à la déforestation, à l’avancée de l’élevage extensif et aux monocultures industrielles de soja.
Au cœur de ce système protecteur, l’agrobiodiversité des Kalungas se manifeste à travers la technique traditionnelle de la roça de toco, une méthode d’agriculture sur brûlis associée à de longues périodes de jachère pour régénérer naturellement les sols. Les inventaires agronomiques révèlent une culture de subsistance d’une immense richesse, qui s’étend bien au-delà de l’or noir végétal :
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14 variétés de haricots créoles et locaux, jalousement préservées.
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10 variétés de riz et 15 variétés de bananes parfaitement acclimatées.
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8 variétés de manioc, dont la transformation en farine artisanale demeure le symbole historique du commerce et du troc pour la communauté.
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Des vergers diversifiés où les agrumes partagent l’espace avec le gergelim (sésame), la rapadura et des fruits natifs du Cerrado hautement valorisés comme le pequi, la mangaba ou la cagaita.
Sur les marchés de la Chapada dos Veadeiros, bien que les gousses géantes de vanille sauvage du Cerrado soient parfois proposées aux acheteurs, elles représentent un produit totalement secondaire par rapport aux huiles de buriti, au gersal artisanat ou à la résine d’almécegas qui structurent l’économie locale.
2. Décryptage d’un Échec Éthique : Le Fiasco du « Projeto Baunilha do Cerrado »
L’attrait de la haute cuisine pour le profil aromatique unique de ces orchidées sauvages a conduit à la création, entre 2015 et 2019, du Projeto Baunilha do Cerrado, une initiative portée par l’Instituto Atá du chef Alex Atala en partenariat avec les producteurs locaux. Ce programme affichait des ambitions vertueuses : structurer la chaîne de production, former les femmes de la communauté et intégrer ce produit d’exception sur les tables nationales et internationales.
Cependant, les recherches documentées dans le fichier RAP_2022_BaunilhaKalungaeAt.pdf révèlent les coulisses polémiques de cette collaboration et les raisons de son rejet par la communauté. En 2020, l’Association Quilombo Kalunga a refusé l’accès à son territoire pour des études sociologiques, stipulant de manière transparente que « le sujet de la vanille apportait de la souffrance à la communauté ».
Le rapport scientifique RAP_2022_BaunilhaKalungaeAt.pdf met en lumière trois dérives majeures qui ont brisé la confiance des populations autochtones :
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Tentatives d’appropriation intellectuelle : La communauté a dénoncé les démarches répétées de l’institut pour enregistrer une marque commerciale exclusive pour ces vanilles auprès de l’INPI, à la marge et sans l’accord des habitants.
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Injustice de répartition : Les producteurs ont signalé de profonds déséquilibres et un manque d’équité dans la redistribution des bénéfices et des subventions alloués au projet.
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Rupture et abandon de poste : Du jour au lendemain, les équipes ont déserté le terrain, abandonnant les agriculteurs, les infrastructures et les pépinières de jeunes plants sans assurer aucun suivi technique ou financier.
Devant la polémique, le chef a plaidé une « confusion de données » avant que le site officiel du projet ne soit purement et simplement supprimé d’Internet au cours de l’année 2020.
3. L’Illusion de la Décolonisation Gastronomique
De nombreux chefs et critiques culinaires revendiquent actuellement la nécessité de « descolonizar » la gastronomie en substituant les ingrédients issus de l’histoire coloniale par des produits de la sociobiodiversité native (miels d’abeilles sans dard, poivre jiquitaia des Baniwas, cumaru).
Pourtant, comme le démontre l’étude RAP_2022_BaunilhaKalungaeAt.pdf, si cette mise en valeur ne s’accompagne pas d’un respect absolu de la souveraineté bioculturelle, elle bascule dans un modèle prédateur et néocolonial. La gastronomie tend alors à réduire la complexité écologique et les modes de vie d’un peuple à leur simple valeur utilitaire ou esthétique pour agrémenter des assiettes de prestige.
L’autrice de l’étude rappelle la formule de la théoricienne bell hooks : au sein de l’économie des marchandises, l’identité ethnique est fréquemment traitée comme un simple « piment », un assaisonnement exotique destiné à rehausser le goût d’une culture dominante blanche devenue insipide. Les chefs qui s’approprient ces ressources sans co-évolution éthique et sans respecter les cadres légaux sur le patrimoine génétique (comme la loi fédérale brésilienne nº 13.123 de 2015) s’apparentent davantage aux anciens colons et aux bandeirantes qu’à de véritables partenaires du développement durable.
Conclusion : L’Engagement d’Abaçai pour une Phyto-Éthique Souveraine
Chez Abaçai, nous croyons que la haute naturalité et l’excellence des superaliments ne peuvent exister sans une transparence absolue et une justice sociale totale. Une gousse de vanille, aussi exceptionnelle soit-elle, perd toute sa valeur si sa commercialisation génère de la souffrance ou de la spoliation pour les communautés qui en sont les gardiennes légitimes.
La préservation de la biodiversité mondiale doit impérativement s’opérer dans le respect de la souveraineté des peuples traditionnels, en refusant de réduire leur patrimoine agricole à un simple argument marketing. Exigeons ensemble des filières propres, éthiques et véritablement partagées.
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Sources scientifiques
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O potencial gastronômico e a redução da sociobiodiversidade: notas sobre o projeto Baunilha do Cerrado e seu fracasso : Ferreira, T. A. (2022). Revista Arqueologia Pública, Campinas, SP, v.17, p. 1-21, e022011. DOI: 10.20396/rap.v17:00.8668267
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Législation complémentaire : Lei Federal nº 13.123 de 2015 (Regulamento de acesso ao patrimônio genético e conhecimento tradicional associado), Brasil.